Émile Benoit

Émile Benoit est sans l'ombre d'un doute la plus célèbre personne originaire d'un petit village francophone de Terre-Neuve. Pour la population locale de la péninsule de Port-au-Port, c'est un artiste talentueux. Pour son auditoire à l'échelle provinciale, nationale et internationale, c'est un musicien accompli et admiré pour sa maîtrise du violon. Pourtant, pendant des années, Émile Benoit est pêcheur comme les autres habitants de sa collectivité.

En 1980, il quitte ce métier qu'il a pratiqué pendant près de 60 ans. Avec l'appui de Gerald Thomas, un universitaire spécialisé en folklore à la Memorial University of Newfoundland, il entend se consacrer à sa carrière musicale. Le professeur Thomas se penche depuis plusieurs années déjà sur la culture francophone de la péninsule de Port-au-Port.

Émile Benoit, s.d.
Émile Benoit, s.d.
Émile Benoit a participé à divers festivals. Ici, sur scène en compagnie de sa fille Roberta.
Tiré de Music from the Heart: Compositions of a Folk Fiddler, Colin Quigley, Athens, ©1995, p. 5.

Sa vie personnelle

Émile Joseph Benoit est le né le 24 mars 1913 à l'Anse-à-Canard (Black Duck Brook) dans la péninsule de Port-au-Port. Il est le fruit des deux groupes qui ont implanté la culture francophone à Terre-Neuve, et dont les descendants continuent toujours de diffuser l'identité francophone de la province : les Acadiens et les Français de France.

Inutile de remonter très loin dans l'arbre généalogique d'Émile Benoit pour y trouver un lien avec la France. Son père, Amédée, et son grand-père, Henri, sont nés à Terre-Neuve, mais son arrière-grand-père venait de France. Il a probablement débarqué à Terre-Neuve en provenance de Saint-Malo, en Bretagne. Sa mère, Adéline Duffenais, était une Acadienne dont les ancêtres étaient natifs de l'île du Cap-Breton. Les parents d'Émile Benoit ont eu huit enfants dont deux, des filles, sont décédées.

Émile quitte l'école après sa troisième année. L'aîné de trois garçons, il doit prendre très tôt la relève de son père lorsque celui-ci décède. Il a la responsabilité d'aider à subvenir aux besoins de sa famille. À 9 ans, il avait commencé à pêcher avec son père et à 15 ans, il pêchait avec son frère Joachim qui avait 13 ans.

Émile commence à apprendre l'anglais à l'âge de 12 ans et reçoit son premier vrai violon au même âge. Il possède déjà d'autres violons bricolés par son père et son oncle. C'est à cette époque qu'il devient un passionné du violon.

Il épouse sa première femme, Roseanne, à 21 ans. Ils ont 5 enfants. Elle décède de la tuberculose quelques semaines seulement après avoir donné naissance à leur cinquième enfant, une fille, qui meurt peu après. Veuf à 30 ans, il élève ses quatre enfants avec le concours de ses trois sœurs qui emménagent avec lui. Sept ans plus tard, il marie Rita Collier avec qui il a 9 enfants. Émile Benoit décède d'un cancer des os à 79 ans, le 2 septembre 1992, à l'hôpital Sir Thomas Roddick de Stephenville.

Sa carrière musicale

Sa carrière musicale s'amorce d'un point de vue professionnel en 1973 lorsqu'il se hisse au deuxième rang dans un concours de violon qui se déroule à Stephenville. Il joue toutefois du violon gratuitement dans les mariages et les soirées dansantes depuis son adolescence.

Émile Benoit, s.d.
Émile Benoit, s.d.
Émile Benoit imite un « violoneux paresseux ».

Tiré de Music from the Heart: Compositions of a Folk Fiddler, de Colin Quigley, Athens, ©1995, p. 179.

Au cours des années 1970 et 1980, Émile Benoit promène son style musical entraînant dans les festivals, aussi bien ceux qui ont lieu à Terre-Neuve-et-Labrador qu'ailleurs dans le monde. Il participe notamment au festival Une Longue Veillée à Cap Saint-Georges, au Festival folk à St. John's, au festival Jazz and Heritage à la Nouvelle-Orléans et au festival Mariposa à Toronto. Il donne également des spectacles outremer, dont en France, en Angleterre et en Norvège.

En 1980, il part en tournée en Atlantique avec Pistroli, un groupe francophone de musique populaire et traditionnelle. Il se produit aussi sur scène avec d'autres artistes de musique traditionnelle de l'île tels que Kelly Russell, Noel Dinn, Pamela Morgan et Jim Payne. Tous avouent l'influence qu'exerce sur eux son style musical si particulier. Il est invité à des émissions de radio et de télévision francophones et anglophones comme l'émission quotidienne de fin de soirée 90 Minutes Live de Peter Gzowski. Il poursuit sa carrière dans les bars de St. John's et sur la côte ouest, son coin de pays.

Émile Benoit lance trois disques au cours de sa carrière. Le premier en 1979 s'intitule Emile's Dream, vient ensuite, en 1982, It Comes from the Heart et finalement Vive la Rose, le troisième, paraît en 1992. Ce ne sont pas les seuls enregistrements qui témoignent de son art. Il apparaît dans un film réalisé par la compagnie Walt Disney pour l'exposition universelle de 1986 intitulé Portraits of Canada. Il prend également part à un film de la BBC, The Magic Fiddle, et à l'épisode From the Heart: Canadian Folk Artists dans la CBC Spectrum Documentary Series.

Il reçoit plusieurs prix soulignant son apport aux sociétés francophone et anglophone du Canada. En 1988, la Memorial University of Newfoundland lui confère un grade honorifique de docteur en droit. Cette même année, la Fédération des francophones de Terre-Neuve et du Labrador lui décerne le prix Roger-Champagne pour sa contribution à la cause de la population francophone de la province.

Toujours cette année-là, la Société Nationale de l'Acadie remet à Émile Benoit la Médaille Léger-Comeau. Parmi les illustres récipiendaires qui l'ont précédé, se retrouve un ancien président de la France, François Mitterrand. En 1992, le Newfoundland and Labrador Arts Council (Conseil des arts de Terre-Neuve-et-Labrador) lui attribue un prix d'excellence pour l'ensemble de sa carrière.

Émile Benoit, 1979
Émile Benoit, 1979
Émile Benoit (à droite) avec Rufus Guinchard au Festival folk de St. John's.

Avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. - 154, E 1043), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

À noter qu'Émile Benoit n'a jamais suivi de cours de musique ou de composition musicale, mais il maîtrise à la perfection son violon. Il a également composé sa propre musique, y compris au moins 200 chansons. Cette créativité lui vaut d'être le sujet d'une thèse de doctorat à l'Université de la Californie intitulée French Newfoundland Fiddler Émile Benoit.

Les honneurs ne s'arrêtent pas à son décès. En effet, une résidence pour personnes âgées ouvre ses portes à Stephenville Crossing en 1994 sous son nom. Il reçoit aussi, à titre posthume, un prix aux East Coast Music Awards en 1993.

Émile Benoit n'est pas qu'un simple musicien. Il porte plusieurs chapeaux : père, mari, fermier, pêcheur et célèbre touche-à-tout dans sa collectivité. Le voilà ponctuellement médecin, dentiste, vétérinaire, menuisier et sage-femme (Il aide à l'accouchement d'une de ses sœurs, qui dure de longues et pénibles heures, en repositionnant correctement l'enfant avant sa naissance.). Ses talents de conteur se manifestent aussi bien en anglais qu'en français.

Il peut raconter des histoires tirées de son enfance et s'exécute souvent dans ses spectacles et apparitions publiques. Il admet ne plus se souvenir de certaines d'entre elles qu'ils connaissaient bien dans sa jeunesse, car l'amour du violon a surpassé celui des contes. Pourtant, il reste fier du nombre impressionnant d'histoires qu'il peut raconter à sa manière singulière. Il ajoute ainsi sa pierre à l'édifice de la tradition orale apprise enfant.

L'opinion des Terre-Neuviens de langue française à son sujet évolue au fil du temps. D'abord plutôt amusés, ils débordent ensuite d'admiration et de fierté pour tout ce qu'il a accompli. Émile Benoit laisse ce qui constitue un héritage fort, probablement le plus représentatif d'un groupe. À peine deux mois avant sa mort, il reste fidèle à son violon. Il donnera des spectacles jusqu'en juillet 1992.

Émile Benoit résume ainsi son propre tempérament et prouve bien son sens de l'humour lorsqu'il décrit son but dans la vie :

« Faire rire le monde et pis assayer d'mette le monde hereux. C'est euh, c'est ma vie ça... je me garâcherais à la mer si j'pouvais vous faire assez, vous faire rire. Ouais, ouais. Pis j'sais pas, j'sais pas m'-nager » (Gerald Thomas, 1985, p. 296).

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